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An dehors, la neige, poussée par le vent, tombait avec violence ot s’accumulait rapidement. Une obscurité complète régnait sur la nature. Cependant, malgré le brouillard de neige aveuglant, on entievoyait ça et là, les lu- mières de quelques maisonnet- tes. 11 faisait bon être dans ces petites chaumières près d’un bon feu, et je plains le pauvre voyageur, qui est obligé de faire ca route par un temps ei triste et si lugubre, n’entendant que le sifllement du vent à travers les arbres dénudés, voyant à peine son chemin, et risquant, à tout moment de se perdre. Entrons dans une de ces ca- banes hospitalières, et voyons ce qui s’y passe. C’est une mai- sonnette construite de gros bil- lots superposés et fortement liés ensemble. Le toit est fait de chaume. Elle comprend deux appartements, dont l’un sert de cuisine, et l’autre de salle à manger et aussi de chambre à coucher. ; L'ameublement est très simple. Dans le milieu de la salle se trouve une table de bois, sur la- quelle est placé la vaisselle de porcelaine, mise pour la cir- constance. Sur un grand plat, on remarque une dinde magni- fique préparée avec tout l’art culinaire de la bonne ménagère. Quelques chaises de bois en- tourent la chambre, dont cha- que coin est occupé par un lit grossièrement façonné. Un des côtés de la chambre est orné d’une vaste cheminée où pétille un feu bien alimenté, qui ré- pand une chaleur bienïaisante ; : au-dessus, sur le mur, est ac- croché un vieux fusil tout rouil- lé et fendu en maints endroits. Examinons maintenant les personnages. Au coin de la che- minée un vieillard est assis sur un escabeau, la tête baissée, re- gardant, pensif, les tourbillons de fumée de sa chère vieille pipe. Devant ,ui se trouve une jeune femme qui agite, de temps: en temps, la soupe qui bout au- dessus du feu, et répand une o- deur appétissante. Dans un coin de la salle trois bambins s’amu- sent à jouer au soldat. L'un tient à la main une petite épée de bois, l’autre vn petit fusil, et le troisième bat une charge vigoureuse sur son tambour, au risque de le crever. Tous trois font d’abord l'exercice militaire, puis entrant en fureur ïils s’e- lançent contre un ennemi ima- Tignish, Ile du Prince Edouard, Jeudi le 9 Juin 1898 No 41 (nagère, à force d'économies, par- | venait à faire subsister assez commodément toute la famille, | Ce suir là, le vieillard sem- | blait rajenni de dix ans. 11 pa- lraissait oublier sa | pour amuser ses petits-fils, et leur rendre la veillée agréable Quand il vit que le souper n'é- tait pas tout-à-fait prêt, et que les petits commençaient à se jasser de leur exercice militaire, il les appela et leur annonça qu’il allait leur raconter une histoire. Aussitôt le bruit cessa coïame par enchantement, et uue minute ae s'était pas écoulée que le vieillard était entouré !des trois bambins, qui le regar- daient avec des yeux où se pei- gnait ia curiosité. 11 prit le plus jeune sur ses genoux, et faisant asseoir les deux autres devant lui, il réfléchit un iastant. Par hasard, en levant les veux, il a- perçut le vicux fusil, et aussitôt il leur dit : “Mes enfants, je vais vous parler des services que m'a rendus ce vieux fusil Ecoutez-moi bien.” : “C'est en 1810, à l’âge de vingt ans, que je quittai mes bons parents pour m'enrôler dans l'armée de France. Je vous plaisir pour mei, mais le sort est. impitoyable, et comme j'a- | vais tiré un mauvais numéro, il me fallût quitter la maison pa- ternelle. c'est alors que je reçus ce bon vieux fusil que voilà, et | que j'ai toujours eu depuis ce temps. 11 m'a bien servi, par- tont où il m'a fallu combattre ; et même, en plusieurs circons- tances, je lui dois la vie. Quelques jours avant la grande et triste bataille de Wa- terloo, c'est à-dire vers le 9 juin 1815, notre régiment était campé non loin de Bruxelles, dans une clairière aa berd d’un petit bais. Vers le soir on nomma des é- claireurs, que je devais comman- der, pour aller inspecter les en- virons afin de voir si toutes Îre sentineiles étaient à leurs postes et le camp en sûreté. Nous é- tions au rembre de cinq. Nons partimes silencieusement, fai. sant le tour du bois, hélant les sentinelles, et fouillant minuti- eusement du regard les fourrés épais. Tout-à-coup, ii me sembla en- tendre un bruit de branches cassées. Je fis signe a ma troupe de se jeter à plat ventre derrière un petit taillis qui se trouvait là, tout près d’un étroit sentier, et après quelqu2s minutes, nous vimes une troupe d'une tren- taine de soldats prussiens, qui venaient silencieusement vers nous, courbés sur le sol et rete- nant leur souffle. Nos fusils é- ginaire, et reviennent bientôt victorieux en poussant des “hourrahs” et des “Vive l’Em- pereur” retentissants. Cetle famille porte le nom de Richer. Elle est composée de Ri- cher père, âgé de 80 ans, de sa bru, dont le mari est mort, et de ses trois petits-fils. Le vieillard se trouvait être le soutien, la gloire et l'honneur de la famille, car il avait mérité la médaille de la légion d’honuneur, lors du siège de Sébastopal. Grâce à la pension que le père Richer re- juevait du gouvernement, la mé- Ssaastilé ins à dé vite ee er to mt de à : taient chargés et ameicés. | Je commandait à mes hommes de tirer l’nn après l’autre, en visant bien. Pendant que les derniers tireraient, les premiers rechargeraient leurs armes, de manière à être prêts à leur tour. ce stratagène persuaderait aux Prussiens que nous étions plu- sicurs. C’est ce que nous fimes | Lorsque je vis que les Prussiens | etaient tout près de nous, je vi- | sai longuement, et lâchai la dé- tente. Un cri à moitié étouffé se | fit entendre, et le chef de la | | troupe tomba comme une masse. - ao ét 6. mot Sein ma me Les coups de fusils de mes :om- pagnons furent aussi heureux et j'eus le temps de recharger mon arme et de tirer men se- cond coup. Encore un Prussien vieillesse qni ne devait plus se relever. Les Prussiens étonnés et ter- rifiés ve savaient par où s'é- chapper, et après quelques coups ils rebrous- sèrent Chemin en touie hâte, et sortirent du bois. Mais là une nouvelle épreuve les at- tendait. Nos coups de fusils a- vaient mis le camp en éve:l, et le commandant envoya aussitôt un fort détachement de soldats à notre secours. Les prussiens en fuyant se jetèrent éperdü- ment au milieu de ce détache- ment, et dix-sept furent faits prisonniers. Nous revimes au camp, où nous fümes félicités par notre commandant. Maintenant, mes enfants, je vais vous raconter ua autre fait aus- si étonnant. C'était en 1855, le 8 septembre, qu'’eût lieu la prise de Sébastopol. Le matin, nous étions tous sous les armes, déci- dés à vaincre ou à mourir. Nous attendions_ avec impatience le signal de notre digne et brave commandaut M. Fanvel.. Enfin, assure que ce te fut pas unélésignal est donné ?‘noÿs: nous élançons au pas de course, Mon- sieur de Fauvel «: n tête. Le choc fut terrible ; on combattait corps à-corps, à arme blanche. J'avais perdu mon sabre, je me servis de mon fusil, au bout iluquel se trou ait une forte baïonnette. L'ode-r du sang et de la poudre m'énivrait. Je ne voyais que feu et sang. Je plongeais et re- plongeais ma baiïonnette dans les rangs des ennemis. Elle en sortait ruisselante de sang, et toujours, j'avançais en faisant une bonderie horrible. Tout-à- coup, j'entrevois, non loin de moi, un homme qui se défend comme un lion, au milieu d'un groupe d’ennemis. De sa gauche, il tient le drapeau du régiment, et de sa droite, il brandit sen é- pée et seme la mort dans les rangs des assaillants. Ma rags est augmentée, je cours, je vole, je perce totit ce qui se trouve sur mon passage, et eufin j'arrive, ensanglanté, près de Monsieur de Fauvel, juste à temps pour le sauver d‘une balle qui vient s’applatir sur mon fusil. Si ce n'eut été de cette protection, la balle m'atteiguait au coeur. Un détachement de nos soldats vint à la rescousse, pour nous tirer de notre position pé- rilleuse, mais je ne pus éviter un éclat d'obus qui ms fit une blessure sérieuse à la jambe droite, On m’emmena à l'hôpital avec mon précieux fusil que je gardais soigneusement avec moi et que voici. “Je ne me rap- pelle pas avoir été si visibie- ment protégé que cette fois. “Maintenant, mes enfants, com- me votre maman a fini de prépa- rer votre souper de Neel, Je crois qu'il serait bon de termi- ner cette petite histoire par un toast au vieux fusil”-—‘“Oui ! oui !” s’écrièrent les enfants tout joyeux. et aussitôt, après avoir rempli les verres de cidre, cha- cun choqua son verre, ei l'on but au vieux fusil. J. E. Paradis. (De “L’ {cadémica” J. H. 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