l9 Il ne faudrait pas croire cependant qu'on parle ici le français aussi purement que sur le boulevard des Italiens. Il est même étonnant qu'une poignée de familles enclaves dans une population anglaise‘ ait pu conserver si long— temÿs sa langue. L'anglais s'impose forcément et tous les Acadiens de l‘île le parlent couramment; il est la langue du dehors, la langue des affaires, le français est la langue du foyer, de la famille et de l'intimité. Elles se mêlent parfois d‘une manière étrange. Certains mots français se sent perdus et ont été remplacés par leurs équivalents en anglais‘ D‘autres, exprimant une idée ou une chose essenïiellement anglaise, sont passés dans le français; enfin, une foule de verbes anglais se retrouvent en français avec une terminaison française. Dans le vieux français ou le patois qui êmaille le parler acadien, j‘ai retrouvé une foule de mots qui me sont familiers et que j'ai entendus dans le patois saintongeais. Une chose m'a frappé tout d'abord: la prononciation aspirée du "g", tout comme en Saintonge. J‘ai reconnu tout de suite commes de vieilles connais“ sances; l‘êgail pour la rosée, la "goule" pour la bouche, la "mare" pour la mer, la "bouilles", le "mitant". Quand on m‘a dit; I s'avant êmoyê de vous, j'ai compris qu'on s'était informé de moi. Quand on m'a dit: Hachez donc. j‘ai gueulé de toute la force de mes poumons. Les enfants braillent, ils ne pleurenc pas, mais ce n'est pas plus agréable. Il ne pleut jamais ici, mais il mouille par” fois, ce qui fait compensation. On ne porte ni vêtements, ni habits, mais des hardes. Les pêcheurs deviennent pêcheux, sans qu'ils prennent plus de poisson pour cela, et les "ârôîes" font un bec â leurs drôlesses, au lieu de les embrasser purement et simplement. C'esä tout; il n‘y a pas dans l'acadien ces corrupw tions de français si fréquentes dans nos patois; par exemple, “dan” pour "du"; "â" pour "au”y L‘Acadien dit bien purement du pain et non dau pain; un oiseau et non in osia. Les troisièmes personnes plurielles des verbes sonnent "ant“; le pronon "je" remplace "nous" frêquem» ment: Üj‘avons“ pour “nous avons“. Les passés définis des quatre conjugaisons sont en "i5" indistinctement: je mangiS: je finis. je recevis, je rendis. Avec cela, beaucoup de termes de marines; on amarre un cheval ou son soulier; on embarque dans une voiture; Mile Eudoxie se grêe, tout comme une corvette, pour aller au bal; son drôle {bon ami} ne démarre pas d'ä côté d‘elle de toute la soirée; il la pilote au bal, et les hommes tirent par— fois une bordée, On hale du bois à la maison, etc. Quand je parle de patois saintongeais retrouvé dans le parler acadien, il n'y a pas lieu de s‘étonner; car l‘histoire de l'Acadie est là pour nous prouver qu‘un bon nombre de Français partis pour î'Aoadie étaient originaires