Par M. Rodolphe Lemieux, C. R., depute de Le saint temps du carême revient chaque année, vers cette époque- ci, jeter dans ie domaine de l’ac- tualité l’intéressante question du poisson, en tant que comestible, et, par ricochet, des grandes pêches industrielles qui se font dans la province de Québec. Car, pour ne pas figurer entête de la liste statistique des rendements ichtyi- ques, notre province, n’en compte pas moins bon nombre de pêcheurs, j'en appelle à tous ceux qui, au temps dela vacance ou dans le cours des affaires, ont eu l’occasion de pousser une pointe dans les com- tés d’en bas, à Gaspé, Bonaventure, sur la côte nord. Mais, il faut bien l'avouer, c’est les provinces orientales du Canada, l’île du Prin- ce-Edouard, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse, qui alimen- tent principalement le marché du poisson, celui même de la province de Québec. Ja question se pose donc : cotm- ment se fait-11 que nous ayons chez uous des endroits admirablement prapices et avantageux pour les grandes pêches, et que l'exploita- tion sur une grinde échelle ne s’en fait pas ? La réponse est toute simple. C'est que, par le fait de uotre jeunesse ‘omme peuple, de notre juvéniie organisation publi- que, nos moyens de communication dans les parties éloignées de la pro- vince de Québec, laissent encore beaucoup à désirer. Et, que sert la production débouchés ? Mais, il faut laisser aux esprits sé- rieux ie soin de discuter cette ques- tion. Parmi ces endroits si admirable- ment dotés de la Providence sous le rapport des u'y a pas d’endroit que, plus fertile et mieux situé que les Iles de la Madeleine. Sentinelle avancée de la province de Québec, safis grandes pêches, il plus pittores- ce petit groupe d'îles et d'ilots, perdu pour ainsi dire dans l'im- mensité de l'Océan, est peuplé d'une fière race, fils aventureux de la vieille Armor et de ces vieux chantant au mi- loups de mer qui lieu des tempêtes, abordèrent |’ A.- mérique avant le Génois même, cinq siècles plus tôt. Avez-vous déjà songé que cette morue, ce hareng, ce maquereau de la Madeleine, qui font les délices de notre table, peuvent vous ra- onter toute une intéressante his- toire, la vie même du pêcheur, vie remplie de dangers et d’épreu- Ve: Ils vont, les rudes Madeleiniers, sous le vent qui cingle et le froid qui mord, dans la brume qui aveu- gle et la pluie qui glace, contre les rafales de poudrin, neige impalpa- ble qui aveugle aussi et perce la chair de milliers d'’'aiguilles : ils vont toujours, car, dans leur mé- tier, pour faire toute sa tâche, il faut être héroique—<et ils le sont. Voyez plutôt. Sous la clarté vague du pâle 5o- encore plus bas que l'horizon, 1 L'IMPARTIAL, JEUDI LE 12 MARS 1903 LES ILES DE LA MADELEINE O0: (aspe, 0 avant même, dirait-on, que la na- ture se soit éveillée, les pêcheurs quittent la goélette à l'ancre. Comme sortis des: flancs de la mère Gigogne, les petites embarcations plates, si légères, s’éparpillent au- tour du bateau. Chaque doris est monté par deux hommes, ‘‘l’avant”” et ‘le: patron’, ce dernier. étant. supposé mieux connaître la pêche, et aussi savoir faire sa route au compas, ce quiest rarement vrai: C’est à des milles, souvent, qu'il faut aller relever les lignes, mouil- lées à chaque extrémité sur deux fines ancres et reconnaisables à leurs flotteurs, simples barillets tra- versés d’une perche, au bont de laquelle flotte un chiffon de forme et de couleur particulières à la goé- lette et au doris. Pour courir la distance, les deux hommes quel- quefois devront ramer, ‘‘nager’’ des heures entières. Voici les bouées ! il s’agit de re- lever. Dure besogne ! Longe de 2,000 pieds, tendue horizontale- ment, avec de petites lignes verti- cales adjacentes, les ‘‘empêques’””, au bout desquelles s’est prise la morue, cette ligne est d’un poids formidable. Ils’y trouve des cen- taines de poissons plus où moins gros. À tirer la-dessus, malgré les ganis de mouton, chaque jour rac- commodés, les mains se coupent. Et les hameçons, les gros crochets à pointe vive, comme ils déchirent cruellement les pauvres mains gourdes ! Après cela, si le sale encornet doit servir d'appât. il vous crachera dessus sa bave corrosive qui creusera, nécessitant peut-être l'amputation d’un ou de plusieurs doigts. Enfin !.... Enfin, les deux hommes, cesse ballottés au fond de leur cer- cueil flottant, ont achevé la ‘‘relè- Ce n’est dans un coup de roulis, empêtrés daus la li- sans ve”. fois que, jetés à l’eau, one, alourdis par les bottes, sans vêtements de sauvetage, ils finiront pas encore, cette dans les eaux grouillantes du vaste Encore un jour de vie ! étaient-ils volfe. Bon ! à peine s'en la brume est venue sou- dainement, comme un rideau qui tombe. Et c'est un rideau, en ef- fet, un rideau épais, épais de plu- sieurs milles, tissé d'ouate légère ou de laine cardée, d'ouate qui sent acre ou de laine floconneuse, d’un blanc sale, ouate ou laine à travers ronde et falote, apetTÇUs : lesquelles, lueur vague pain à cacheter suspendu dans l’espace également vague, le soleil paraît un instant et s’éclipse. Encore a-t-il eu l’esprit de paraître un peu, ce bon soleil, et notre pa- tron, qui a tout laissé derriére lui, même la boussole, parvient à se diriger. La mer est calme, ainsi qu'il en est presque toujours par temps de brume, et l’on sera vite rallié. Iln’en est pas toujours ainsi : par vent contraire et forte houle, dans les marées de hâle, ce retour exige parfois deux, trois, quatre heures de plus sur l’avi- Ton . X Et dans les brumes épaisses, pa- reilles à de grises buées de lessive, quand l'astre u’a pu dissiper un instant ces ‘‘claires ténèbres,” plus dangereuses que les nuits les plus uoires, ils sont nombreux les doris perdus, que la proue d’un vapeur rapide bousculera dans l'éternité ou qui rejetteront un jour sur la côté de pauvres corps desséchés, à moins qu’un bateau sauveur, pas- sant là par hasard, n'ait pu tirer du cercueil flottant les pêcheurs af- famés. S Ah ! s’écriait M. Rodolphe Le- mieux, dans un transport bien na- turel à son âme d'artiste, au retour d’une visite faite à ses électeurs des îles de la Madeleine, dont il nous faisait l'honneur de nous entrete- nir, avec l’enthousiasme qu’on lui eonnaît—enthousiasme que nous venons d'essayer de traduire—eh ! s'écriait-il, il faut connaître cette brave population pour l’apprécier à sa juste valeur ! Car M. Lemieux, moitié par la responsabilité bien comprise de son mandat, moitié par logique et aussi par tempérament, a une confiance extrême dans le développement pro- chain des îles de la Madeleine. Nous en avons pour preuve le ‘ong mémoire qu'il à préparé sur les îles de la Maeeleit e, à la deman- de expresse d'étrangers influents, et dont il offre la primeur aux lecteurs de ‘‘l’Album Universel.” Nous ne pouvons résister au désir d’en publier de longs extraits : Parlant du sol des Iles, M. Le- mieux déclare qu’il est encore plus riche que celui de l’île du Prince Edouard, pourtant considéré le jar- din de l'Amérique du Nord. ‘“Quant aux pêcheries, je puis dire que la mer qui environne les îles de tous côtés peut fournir à une variété d'industries et alimenter un commerce avec tous les pays du monde, où le produit de nos mers psut être exporté. La position des îles de la Madeleine au centre de vastes pêcheries donne à ses hahi- tants d’incontestables facilités pour les exporter. Le loup-marin, le hareng, le maquereau, le homard, la morue et une foule d’autres pois- sons, se succèdent à la saison pro- pre à chacun, et quand l’un fait dé- faut, le pêcheur peut presque tou- jours compter qu’un autre comble- ra le déficit par une plus grande a- bondance. ‘““Le produit de la mer est pour ies habitants de ces îles une source inépuisable de richesse, qui ajoute tous les ans à leur prospérité indus- trielle et commerciale. ‘Les pêches des îles de la Made- leine, d’après leur ordre de succes- sion du printemps à l’automne sont : la pêche ou plutôt la chasse des loups-marins sur les glaces, la hê- che du hareng, la pêche du maque- reau de printemps, celle de la mo- rue, qui dure jusqu'à l'automne, la pêche du maquereau d’été et celle du homard. - sance et aux environs. Notés ecrites pour Album Universel. “CHASSE DU LOUP-MARIN.'’ ‘‘Les femelles des loups-marins, qui ont pénétré dans le golfe St. Laurent en troupeaux immenses dans le mois de décembre, montent sur les glaces flottantes vers Ia mi ou la fin de mars, pour y mettre bas leurs petits, qu’elles soignent a- vec beaucoup de tendresse, et qu’- elles allaitent pendant les trois ou quatre semaines, et peut-être plus, qu'ils restent sur les glaces sans al- ler à l’eau. ‘C'est pendant ce temps que nos chasseurs doivent tâcher de s’en emparer, en les tuant soit avec des bâtons, seit au fusil ; car, plus tard, lorsqu'ils sont devenus assez forts, ils prennent l’eau et les chasseurs ne les revoient plus. Mais les gla- ces flottantes servent aussi de lieu d'habitation aux loups-marins adul- tes, surtout les femelles, pendant qu’elles donnent des soins à leurs petits, et nos pêcheurs leur font une chasse acharnée quand ïls le peu- vent, c’est-à-dire quand ils peuvent s’en approcher sans en être aper- çus, ou bien lorsque ces amphibies se trouvent sur des glaces tellement serrées les unes contre les autres, qu’il leur est impossible de trouver uu espace libre par où ils pourraient se jeter à l’eau et échapper ainsi a leur poursuite. Nos pêcheurs en font alors un grand carnage, et on a vu quelquefois des équipages de sept hommes tuer des centaines de ces animaux dans quelques heures. Quelquefois de forts vents qui souf- flent du même côté pendant quel- que temps poussent des champs de glaces couverts de loups-marins vers les côtes des îles et les tiennent échoués près des rivages jusqu’à un changement de vent ; c’est alors que les insulaires font de belles pri- ses. “PECHE DU HARENG."”' ‘Cette pêche se fait aux îles et plus spécialement dans la grande baie Plaisance, depuis la fin d'avril jusqu’au commencement de juin. “Les bancs de hareng approchent presque toujours en quantité im- mense des côtes et des rivages des îles ; mais il ne s'ensuit pas qu'il s’y fasse toujours une pêche fruc- tueuse de ce poisson, car beaucoup de circonstances influent pour en déterminer le succès ; mais ce sont principalement les gros vents qui soulèvent une forte houle près des rivages, nos pêè- cheurs ont le plus à lutter. En ef- fet, sans beau temps et une mer u- nie, il est impossible de jeter la sei- ne avec avantage. De plus, les ha- rengs ne s’approchent guère des côtes en grand nombre que lorsque la mer est belle, et on a remarqué qu’ils choisissent de préférence la nuit pour l’accomplissement de l’acte générateur. LA PECHE DU MAQUEREAU. ‘‘La pêche du maquereau de prin- temps commence en général aux i- les de la Madeleine vers les premiers jours de juin. Elle se fait avec des contre lesquels RG RE Su filets placés dans la Baie de Plai- ‘Elle ne dure malheureusement tout au plus qu’une dizaine ou une quinzaine de jours. C’est pendant le temps du frai seulement que nos pêcheurs peuvent s’y livrer avec des filets, alors que les maquereaux sont. réunis en bancs dans la baie et qu’- profitent de la nuit pour s'approcher des côtes et y déposer leurs œufs. Cette pêche rapporte quelquefois de bons profits, mais bien souvent aussi elle manque, surtout à cause des mauvais temps. On peut donc dire qu’en général elle est incertai- ue dans ses résultats. “LA PECHE AU MAQUEREAU D’ETE.’” ‘Les bancs de maquereau, après ® avoir accompli l’acte reproducteur près des côtes des îles de la Made- leine, et principalement dans la Baie de Plaisance, gagnent les eaux pro- fondes pour y chercher la noéff- ture dont ils ont besoin alors pour * se remettre de l’état d’épuisement et de maigreur, résultat inévitable - d’une si grande perte de substance qu’ils viennent de faire sous forme d'œufs chez les femelles et de lai- tance chez les mâles. Au milieu ou plutôt à la fin de juillet, ils ont déjà repris de chair et de graisse ; mais c’est plus tard dans l'automne qu’ils sont en plus belle condition, et c’est alors qu’ils obtiennent le ,æ. meilleur prix, surtout aux /Etats- Unis, où les populations savent l’apprécier à sa juste valeur. PECHE A LA MORUE Cette pêche, une des principales ressources des habitants des îles, se pratique depuis le commencemetit de mai jusqu’à la fin d’octobre, près des côtes et sur les bancs qui les avoisinent. Voici cependant les endroits où les morues se trou- vent en plus grande abondance : la Baie de Plaisance, la côte sud de l’île Amherst, le voisinage du Corp$-Mort, la côte ouest de l'île - Grindstone, la côte nord-ouest de la Grosse Île, les environs de l’île Bryon et des Rochers-aux-Oiseaux, 3 et les eaux qui baignent les côtes- est de l'île Aliright et de l’île d'Err trée. . ‘‘La morue suit de près l’arrivée des harengs dans la Baie de Plai- sance, et elle ne tarde pas à se ré- pandre tout autour des îles. Mais c'est au sud de l’île Ambhersf de Corp-Mort et au large de l'Etañg* du Nord qu'elle est le plus abon- dante au commencement de la sai- son. (C’est aussi à cette époque qu'elle s'approche le plus près des rivages pour déposer ses œufs en quantités innombrables, sur les fonds que leur instinct leur fait choisir de préférence à d’autres. “LA PECHE AU HOMARD Cette pêche est tellement frÿe- tueuse depuis quelques années fe nos pêcheurs s’y sont livrés de pré- férence à toute autre. Les lho- marderies des îles de la Maggkine sont considérables et rapportent de" beaux profits. TOPOGRAPHIE ‘Dans les lettres- patentes qui aC- cordent les îles de la Madeleine à Isaac Coffn, il n’est fait mention que de six îles, parce qu'alors, sous le nom général d’Iles de la [suite à la 7me page] € f