L'IMPARTIAL JEUDI LE 25 DECEMBRE 1902 * Si jamais deux cœurs battirent à l'unisson d’une seule et mêmo émo- tion, ce fut bien dans le petit mé- nage de Perles, le mercredi, 26 fé- vrier dernier. La jeune femme, blottie frileuse- ment sur sa chaise longue relisait, pour la dixième fois, cette extraor- dinaire dépêche provenant de M. Meurice, notaire à La Rochelle : ‘Mile Rosalie de Perles, morte cette nuit, intestat. Le capitaine de Perles, cousin au deuxième de- gré et parent le plus proche de la demoiselle de Perles, est prié de venir sans retard à La Rochelle traiter affaires pour succession. Enterrement de la défunte jeudi 27 février.’” Le jeune couple se croyait le jouet du rêve. Le capitaine, debout devant la cheminée, chauffant l’une après l'autre la semelle de ses bottes, remémorait ses souvenirs concer- nant Mile de Perles, et il fallait qu’il remontât à la lointaine époque où il était lycéen et déjà orphelin, pour entrevoir la silhouette folette et sautillante d’une toute petite de- moiselle, déjà en pleine maturité. Depuis, la cousine Rosalie n’écri- vant jamais, on s'était perdu de vue. Le capitaine, rêveusement, di- sait : —Pauvre tante Rosalie ! Si je ne me trompe, elle doit laisser une fort belle fortune. (Comme besoins personnels, elle n’en avait aucun ; elle s'était complètement adonnée aux bonnes œuvres, et son luxe consistait en «aumônes. J'étais convaincu que les sentiments pieux ou charitables avaient tout absorbé à leur profit, et j'étais bien loin de m'attendre à ce qu’elle eût conservé le culte de la famille. —Mais, André, fit la jeune Mme Entre Les Fcuillet D'un Livre *X, * ne ges et couvert de fleurs de Mile de Perles, attendant l'heure prochaine de sa mise en terre. Longtemps, ils restèrent dans un absolu recueillement. Ils cher- chaïent à se représenter ce qu'avait été cette inconnue si brusquement entrée, par sa mort, dans leur vie. La vieille bonne, unique servante de la défunte, qui avait passé la auiten prières auprès du corps, s'était retirée après les avoir intro- duits, et non sans leur avoir, au préalable, jeté des regards qu'ils sentirent chargés d’une sourde hos- tilité. Plus tard, ce furent les amis, tous les amis de celle qui n’était plus, qui vinrent défiler degant le cer- cueil. Ils traçaient d’une main tremblante la croix symbolique a- vec le goupillon qui pleurait des latmes bénites sur la moisson de fleurs odorantes offertes au souve- nir de Mlle. de Perles. ...Puis vint le clergé, non pas en officiant, mais en familier de la maïson, et, enfin, ce fut le défilé des pauvres, des pauvres à l’infini....tout le cortège des souffrances, des misérables qu’- elle avait secourus dans son immen- se amour pour les déshérités de la terre. Le capitaine et sa femme étaient profondément troublés par cette douleur, ces unanimes regrets. Tous l’aimaient, tous la pleuraient eux seuls dans cette maison deve- nue [a leur, se sentaient sans larmes et comme étrangers à cette cérémo- nie, toujours imposante, toujours tragique. Comme seul parent, le capitaine de Perles conduisait le deuil, le ké- | plonger la disparition de leur bien- faitrice. La jeune femme écoutait, plaignait et versait le contenu de sa bourse dans les mains tendues. A six heures, libre et sulitaire, poussée par un ardent besoin de pé- nétrer dans la vie close de la vieille fille, elle ouvrait les armoires bour- rées de linge, et feuiletait d'une main pieuse les lettres dont les ti- roirs des secrétaires étaient bondés. Presque toutes étaient des actions Un lourd silence les enveloppait... /de grâce pour les bienfaits reçus, et devant les innombrables preuves de cette charité quasi royale, Pau- lette baissait la tête, dans une gêne de l’emploi plus égoïste que son mari ce elle feraient de cette succes- sion. + Un jour au milieu de quelques colifichets de femme, elle trouva un livre relié en marocain blanc, jauni par le temps: ..au titre particulier : ‘Jour après jour. Il était evidem- ment le confident des pensées les plus intimes de cette âme pure. Comme la jeune femme le parcou- rait avidemment, un papier, s’en détacha et tomba sur ses genoux. Elle le déplia...et crut que la terre s’ent’rouvrait soudain sous ses pas. Ce papier....c'était un testament ! Un testament entièrement écrit, da- té et signé de la main de Mile. de Perles....Un testament, grand !.. Elle lut fiévreusement : leur nom n’était même pas mentionné !.... Tout jusqu’au dernier centime, é- tait distribué en œuvres de déité et de charité. Le coeur lui manqua....Ainsi ils étaient dépossédés ! Ah ! elle aurait été de courte durée cette joie de croire l’avenir assuré ! Pauvres, ils avaient été pauvres, pauvres ils 'resteraient ! La cruelle désillusion! | La funeste découverte ! La pensée lui vint qu'une allu- pi à la main ; malgré la froide pluie battante qui lui cinglait le visage, il fit le long trajet séparant la rue Saint-Jean du cimetière. La foule de Perles, tu es le seul descendant du oow !......En personne très loyale, très honnête, elle n’aura pas voulu te fruster d’un héritage qui t'appartient en queïque sorte légitimement... Puis, dans une subite explosion : —Oh ! c’est bien mal ce que je vais te dire. .et je le sens bien, va.., mais je ne puis prendre sur moi d'être triste ! je suis si, oh! si heureuse....Songe que plus que jamais nous n’aurons de souci d’ar- gent !....EÆt puis, ajouta-t-elle en hésitant un peu, ne devons-nous pas songer à l’enfant que nous at- tendons bientôt ?...... Le capitaine déguisa un sourire ému sous l’ébouriffement de sa moustache. —Pauvre chérie ! t-il. Puis ils se turent, perdus dans les mêmes songes. Cet héritage, c'était l’aisance avec tout son cortège d’agréments ! et, du même coup, la suppression de ces perpétuels tourments, de ces tracasseries incessantes imposées par une gêne décemment et habile- ment dissimulée. Chère petite Paulette !....Plus de toilettes, de chapeaux ingénieu- sement retapés, plus de hâtes affo- lées au sortir d’un théâtre ou de quelque réunion intime afin de ne pas rater le dernier omnibus qui les ramènera à Passy, où les apparte- ments sont plus sains que partout ailleurs pour les mille quatre cents francs, tout juste, qu’ils ne se rési- gnent encore, qu’à grand’'peine, à donner. André regarde avec amour sa chère petite femme et son âme dé- borde d’allégresse de pouvoir enfin l’entourer de ce superflu qui est le nécessaire des femmes et qui com- plète si bien leur bonheur. murmura- kFy Ils prirent, de soir même, l’ex- press de La Rochelle et arrivèrent le lendemain, de grand matin, à la vieille maison de la rue Saint Jean, maison aux volets elos, à l'aspect monacal. Ils pénétrèrent dans la grande chambre morme, tendue de reps vert, à l’ameublement d’aca- jou, au petit lit de fer, étroit et rigide, et soudain, se trouvèrent devant le cercueil entouré de cier- des pardessus noirs et des parapluies ondulait derrière lui....Ælle, la petite Paulette, gênée dans sa toi- lette de grand deuil, se trouvait dans la même voiture que deux voisines qui pleuraient à chaudes larmes en vantant les vertus de ‘‘cet ange trop tôt rappelé à Dieu.’’ Toutes deux lançaient des regards indignés au visage pâle, mais sans traces de larmes, de la jeune femme. Ah ! que la cérémonie leur parut longue, et long le défilé d’étran- gers qui, à l’église comme au cime- tière, les salua d’une brève incli- naison de tête, sans qu'une main a- mie se tendit vers eux. Ils éprouvèrent un véritable bon- heur à se retrouver seuls dans la maison vide, toute pleine encore des âcres et pénétrantes senteurs des fleurs mourantes, prodiguées, comme suprême hommage, à celle dont la vie n’avait été que renonce- ment et amour. Serrés l’un contre l’autre, dans ce logis où tout leur parlait de la morte inconnue, ils restaient immobiles, n'osant bou- ger dans cette lourde atmosphère, et redoutant jusqu’à la vieille Mar- the, certains de lire un blâme haïi- neux dans ses yeux gris. Et pourtant, que leur reprochait- on ?...Etaient-ils coupables d’être héritiers de Mile. de Perles, é- taient-ils fautifs des convoitises dé- çues ?...Et ils songeaient à la joie qu’ils auraient à se retrouver dans leur chaud et accueillant petit nid parisien, à l'abri de ces froids re- gards qui semblaient les traiter d’u- surpateurs ! Le soir, vers cinq heures, André alla chez le notaire. Il y apprit le chiffre de l'héritage : 700,000 francs. Le capitaine et sa femme en eurent comme un éblouissement. Alors commença une succession de courses interminables. Mlle. de Perles avait des hypothèques sur nombre d'immeubles, et M. Meu- rice entendait bien ne faire grâce d'aucun détail à son client....For- ce était au capitaine d’aller recon- naître ses biens, tant immeubles que champs, vergers, Quoi encore ? Pendant ce temps, Paulette était la proie de toute une procession de miséreux, venant rappeler les cha- rités qui leur avaient été prodiguées, et décrivant verbeusement le dénû- mette mise à ce chiffon de papier anéantirait ce désastre !..,.rien ne | serait changé. André entrerait en | possession de cette fortune qui é- tait sienne, après tout, de par les lois naturelles, et l'enfant, le cher petit être, ignorerait les petitesses d’une vie mesduine, il s’épanoui- rait dans un large bien être !.… Mais, voilà qu’à l'évocation de cet enfant, son teint ‘délicat s'em- pourpre. Elle enfouit son visage dans ses mains qui tremblaient, et gémit tout haut....Eh quoi ! cet innocent viendrait au monde avec le sceau indélébile du vol empreint dans sa chair même {....carelle ne pouvait se faire illusion : ne pas proclamer ce testament c'était vo- ler, et qui ?... grand Dieu ! des pauvres, des misérables ! Quelle agonie !... Et pourtant, cet argent éparpillé, émietté, procurerait-il la même somme de bonheur qu’à eux, si à l’étroit dans leur misère dorée ? Elle n’eut pas la force de prendre une décision elle-même. Elle s’ac- corda un répit, .siut de s’en re- mettre à une volonté plus énergi- que que la sienne, et, glissant à nouveau le fatal papier entre les pa- ges du livre, elle le posa bien en vue, sur un guéridon, certaine qu’à son retour, André le feuilleterait. Si après avoir lu, il se taisait, elle ne serait pas plus stoique que lui et s’efforcerait d’enfouir en sa mémoire la funeste découverte. Lorsque le capitaine rentra, il trouva Paulette pâle, les yeux rou- gis. Ils’en attrista et le se repro- cha...Pauvre petite...... Il -la gardait trop longtemps dans ce tris- te logis |... Heureusement ! ce terrible notaire n’exigeait plus de lui qu’une ou deux courses et ils allaient reprendre le chemin de chez eux. Paulette s’efforça de paraître ra- vie, puis prétextant une migraine, elle s’étendit dans un fauteuil et ferma les yeux. Mais, au travers des cils elle suivait tous les mouve- ments de son mari. Il allait et ve- nait dans la chambre, marchant doucement pour ne pas l’éveiller, et regardant distraitement les vieil- les gravures religieuses accrochées aux murs. Elle frémit lorsqu'elle le vit s’em- parer du livre ; il souriait, en le feuilletant, à certaines pensées can- dides où exaltées, de cette vieiile tante à l'âme demeurée virginale. ment absolu dans lequel allait les ty Lorsque le fatal papier glissa à " re et que le capitaine se baissa pour le ramasser, le cœur de Paulette s'arrêta. Comme elle l'avait fait elle-même, il le parcourut machine- ment d'abord, puis tressaillit et re- | lut, une sueur perlant aux tempes. À son tour, il blémit et trembia, et elle tourna son visage vers l'ombre pour éviter le regard qu’elle sentit peser sur elle. Alors, elle devina que la pensée criminelle qu'elle a- vait eue se présentait aussi à son mari et qu'il approchait la feuille de la flamme. Son âme croula sous l'angoisse et l'horreur. Soudain un ori douloureux re- tentit : —Ah ! qu’allais je faire ? lâche, lâche, misérable ! Et la tête entre les mains il se prit à pleurer. Immédiatement elle fut sur pied, à ses côtés : — André !.... I1 lui désigna la feuille à terre. —Lis ! Ô ma pauvre chérie ! —Mais j'ai lu....et Ô André ! je suis fière de toi, fière de t’apparte- nir....mon honnête, mon loyal mari ! + + Et le petit ménage de Perles, tou- jours à l’unisson, dans la tristesse qui suit l'épreuve, vaillamment sur- montée comme dans la joie et Î’es- pérance, reprit le chemin de Paris et de la vie dgfmédiosrité qui les y attendait. Max REBOUL ou pouves rendre votre har- ais souple comme un gant ct À ut comme LE par l'usago [2 e l'Huile Eureka pour Har- |] Vous pouvez prolonger M vle — sa durée deux \ Dés By pius longue qu' à l'ordi- BUILE EUREEA Pour Harnais d'un vileln harnais en fait en neuf. Composée d'une Y buile der.se et pure, préparée M epécialemènt pour résister aux J riguours du temps. A vondrà partout en boîtes toutes grandeurs, Fabriquée par le IMPERIAL OIL Co. ———— huis PE …— SE RPANESE | n NÉ / CRDACHE CÜRE > FébRUAUHE QUE 4 B.N. RGEINSON & Ca. COATICOUK. 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