Une réminiscence nostalgiquedu Carême Père Adrien Arsenault Adaptation de R.-M. Bérardinelli Le Mardi gras, il nous était permis du matin au soir de manger de la viande tant que nous en voulions. Chair et friandises seraient désormais choses défendues. Un lourd rideau tombait alors sur tous les petits luxes que nous connaissions. Tout à coup, la vie se jouait devant une toile de fond noire et pourpre tel un drame funèbre et infernal où le rire n'était plus toléré ni la couleur joyeuse et éclatante devenue, pour ainsi dire, trop délectable à nos yeux. Aucun oiseau, bien sûr, n'osait chanter. Seules les corneilles, trop stupides pour comprendre de quoi il s'agissait, continuaient à faire entendre leurs sinistres croassements comme si tout leur était égal. Insensibles, voilà ce qu'elles étaient, absolument insensibles. Nous non plus, nous ne chantions pas, et toucher l‘harmonium de ma tante devenait formellement interdit. Nous nous contentions de vivre au jour le jour sous unciel de plomb qui reflétait notre état d'âne statique envahis comme nous l'étions par une tragique mélancolie- que neus considérions néanmoins toute naturelle: c'était la mélancolie traditionnelle du Carême. Nous travaillions donc pendant de plus longues heures sans nous le faire rappeler plus d‘une fois. Nous continuions tout simplement ä vivre-— moins impétueusement bien sûre— tout en attendant que les pluies printanières fondent les dernières neiges. Nous attendions le retour des oiseaux. Nous attendions que les statues se libèrent de leurs voiles. Nous attendions avec une apparente patience d‘adulte ce midi du Samedi saint qui nous apporterait nos jelly beans de Pâques. Nous attendions que le prêtre enfin sorte de cette mystérieuse sacristie vêtu de blanc ou d'or—— le jour de Pâques, l'or était certainement plus convenable.