Nous attendions que le ciel se fasse à nous nouveau propice. Nous attendions que toute cette lugubre ambiance 5e dissipe tel un brouillard. Nous attendions donc, péniblement il va sans dire, ce déjeuner du matin de Pâques oü nous nous bourrerions d’oeufs—— une bonne dizaine, si le coeur nous en disait—— puis alors, le ventre plein à craquer nous nous rendions ä l'église. Il nous faudrait tirer la traîne à travers des champs détrempés par les grands dégels de mars et des chemins profondément sillonés d'ornières. Ici et là les neiges printanières recouvraient des eaux traîtresses mais cela n'allait guère nous empêcher de parvenir finalement à l‘église paroissiale pour nous joindre aux sons déchaînés des cloches et des alléluias! Oui, mon très cher enfant, quand nous étions jeunes il y avait bel et bien un Carême. Comme elle est restée gravée en moi cette image de mon grand—père qui brusquement—— le mercredi des Cendres, pour être plus précis—— devenait plus grognon et détestable que jamais; quant â ma grand—mère, elle passait la moitié de son temps absorbée dans son Grand livre des saints. (Sesprêférés étaient ceux que des lions avaient dévorés, semble—t-il, dans l'ancien Colisée romain!) Et la vie continuait à se traîner péniblement sans jamais s'arrêter tout â fait pour autant—— sauf à la mi—carême,bien sûr. Ce jour—là, nous avions droit ä du fudge, ou à de la tire ä condition de ne guère en laisser pour le lendemain. Petit à petit, le temps s'écoulait—— de plus en plus sombre, nous Semblait»il—— jusqu'au jour où toute cette accumulation pénitentielle explosât, telle une fin du monde avec ses déchirements et ses lamentations aux proportions vraiment dantesques. Ce deuil inOuï du Vendredi saint nous effrayait vraiment. .. et nous étions bien convaincus qu'un linceul mortuaire s‘était étendu sur la terre entière. Nous étions tous si profondément émus que ce jour—là nous n'osions nous nourrir que de pain sec et d'eau pour sympathiser avec le Crucifié... notre Dieu maintenant mort.