ÿ® En —Dites-moi : est-ce que je trou- Las de-beaux sites par ici ? L'aubergiste, À qui cette ques- | tion était adressée, répondit :: —Mon Dieu | monsieur, ce pays n'est pas plus laid qu'un autre : il a ses charmes, possède de jolis points de vue... —Vous avez quelquefois des peintres ? —QOui, monsieur. Il y a une dizaine d‘années, ilen est venu quatre de Paris. Une autre fois, un encore, Alors, vous êtés ar- tiste aussi ? | | André Bessier sourit. — Mais oui. —Et.comme ça, vous faites des portraits ? —Des paysages surtout. —]1 y'en = de bien, mais il me semble que ça ne vaut pas les por- traits ; ça ne doit pas être aussi difficile ! Le jeune homme, ayant pris congé de son hôte, monta À sa chambre, Il était arrivé le matin même dans ce village perdu au fond d’un vallon et dont ‘les petites maisons massées en rond daus la combe semblaient de loin des œufs blancs dans un nid. Au hasard, pas caprice d'artiste, il avait débarqué À la gare proche, une gare petite et solitaire, et, après s'être fait conduire en voiture dans les environs, avait fixé son choix sur Chalmessin ; descendu à l’uni- que auberge du lieu, il venait d’y prendre son premier repas, et main- tenant il se préparait à sortir, à gagner:les coteaux. Le paysage lui avait plu par sa mélancolie, sa tristesse douce. Il manquait pourtant de grandeur et de majesté. Les arbres y restaient chétifs sous le ciel pâle. Des haies séparaient les champs pauvres. Des rochés au sommet des coteaux formaient de trois côtés un ruban grisâtre qui dominait le village et semblait l’isoler du reste du monde. II André, qui travaillait depuis plusieurs hètires déjà, entendit sou- dain un léger bruit produit par un craquement de brauche écrasée. Il tourna la tête et vit près d’une hale voisine une jeune paysanne qui l'examiriait curieusement et qui essaya aussitôt de se cacher. Comme on entendait non loin des aboïements, le peintre pensa que ce devait être une bergère. J ustement, pour quelques-unes 48 toiles, il souhaitait un mo- le. Cette paysanne pourrait peut-être lui être utile. Il résolut de ;’interroger. I1 se leva, se dirigea vers la haie. Il nes’était pas trompé. C’é- tait bien une bergère. elle, dans le champ enclos de buis- sons, un troupeau de moutons paîs- sait. Quand la jeune fille vit le pein- tre s’avancer vers elle, elle rougit. Elle était jolie sous son pauvre costüme de cotonnade grise. Son visage maigriot, délicat, reflétait comme une étrange tristesse. Les yeux, d’un vert simgulier, avaient par instants une profondeur d’eau dormante et par d'autres des phos- phorescences. André la salua poliment.. Elle répondit à son salut, troublée da- vantage encore. Puis il lui parla. Ils firent ainsi connaissance. Le peintre apprit que la petite bergère se nommait Marie e: qu'elle avait dix-huit aus bientôt. Elle était orpheline et demeurait chez son ou- cle, à la ferme du Val, un peu à l'écart de Chalmessin. André lui proposa de faire son portrait, parmi le paysage, sur sa tuile ; elle accepta, alla se placer à l'endroit que le peintre lui indiquait, au milieu de son troupeau. Ce soir-là, André traça une é- bauche superbe, où, sur le fond rougeâtre du ciel, la petite bergère, ses moutous et ses agnelles s’en- levaient en chaudes couleurs. è Mais lorsque le jeune homme voulut récempenser Marie par une pièce d'argent, elle déclara ve entendait ne rien accepter ; beat insister : elle secouas Sa ‘salé 4 Derrière |- eut |du peintre, d'octobre, cendant vers la ferme et perdu à présent derrière la grisaille -de la nuit tombante. RCE Souvent encore, Marie figura| dans les paysages du jeune peintre. | Elle dirigeait toujours son trou- peau du côté où il s'installait, et| quai ! a print io 00: placer: elle obéissait aussitôt. Elle ne parlait guère, mialé dans ses prunelles étranges des lueurs briliaient. Lorsque André ne la regardait pas, les yeux de la ber- mélancolie de son visage un mo- ment s’adoucissait, s'atténuait, fai- sait place À une expression de très grand bonheur. Seulement, au moindre geste du peintre, elle dé- tournait ses yeux... André avait blen remarqué : la singularité des allures de la jeune paysanne, mais il n’en devinait pas la cause exacte ; il l’attribuait à la sauvagerie native. Des jouss et des jotirs passèrent. L'automne arrivait. Les feuilles jaunies, rougies, éclaboussèrent de larges taches les ramures des arbres. Sous le vent, elles fuyaient par vols éperdus de pavillons d'or. Avec la tristesse de la nature, la nostalgie de Paris vint au jetine maître. Les hirondelles avaient fui; le ciel restait pâle durant la journée entière. Matin et soir des brumes grises flottaient, se trafnaient sur la terre dénudée. André songea qu'il était temps de repartir. Il était content de son séjour à Chalmessin. Il en emporterait de bonnes ‘études, des croquis dont il comptait se servir. Les derniers jours, s'étant égaré enun coin perdu, promontoir ro- cailleux au-dessus duquel se dresse une croix et qu'on appelle dans le pays, justement à cause de sa soli- tude et de sa détresse, le Calvaire, André pensa qu’en faisant ‘‘poser’’ là la petite bergère il aurait un cro- quis remarquable et dont il pourrait tirer un tableau saisissant. Il résolut de demander à Marie de lui servir une dernière fois de modèle. Elle nes’y refuserait certaine- ment pas. IV —C'est vrai que vous quittez le pays, monsieur ? —Mais oui, ma petite Maiie. Mes malles sont déjà faites. Je vais regagner Paris. Et je veux auparavant vous demander un der- nier service. —AÀ votre disposition. — Ce serait de poser au Calvaire, là-haut. — Alors, je vais rentrer mon trou- peau. —Oui...Vous serez bien aima- ble... Mais votre oncle ne dira-t-il rien ? —Mon oncle me laisse la liberté d'aller à ma guise, pourvu que ses moutons soient bien gardés. —Vous êtes bien gentille, Marie ! —Oh ! vous prétendez cela, mais quand vous serez parti, vous ne son- gerez plus guère à moi ! Cette phrase fut jetée avec un ton de voix si singulier que, ma- chinalement, le peintre regarda la bergère. Elle était toute pâle. La flamme de ses yeux s’avivait encore dans l’encadrement sombre que leur faisaient de larges cernures. Ses lèvres tremblaient. Eh bien ! vous vous trompez Marie, dit le peintre. Je ne serai pas un ingrat. Vous le verrez. Et puisque vous ne voulez pas accep- ter d'argent, vous ne m’empêche- rez point de vous envoyer un petit cadeau, —Je ne demande rien, murmura la jeune fille, devenue farouche soudain. D'un geste de son bras grêle, elle faisait un commandement à son chien. Il obéit, courut aux mou- tous, les amena. Puis, elle partit vers la ferme de son oncle. Quand elle fut de retour, elle monta sur le pi..ontoire qui se dressait en face tit gère se fixaient sur lui. Alors, la! e —Voici ce que je voudrais ; que vous restiez agenouillée sur le pre- mier degré du Calvaire, les maius tendues là-bas, vers l'horizon. Doucement, André lui faisait prendre la pose désirée, soulevant un peu ses bras, inclinant sa tête. |Et-quand il la touchait, il sentait que sa peau était brûlante. Il lui sembla même que son corps frémis- sait. —Seriez-vôus souffrante, Marie ? |interrogea-il. Mais elle se défendait : : —Non ! non ! un peu de fièvre seulement. J'y suis sujette, Cela n'aura pas desuite. Il ne faut pas vous en préoccuper. —D'ailleurs, dit André, ce ne se- ra pas long ; j'aurai vite fait l’es- quisse. Déjà il travaillait en hâte, dési- reux de fixer la pose, voyant à l’é- bauche du tableau futur. Des instants ils restèrent silen- cieux, —lui, devant sa toile : elle, immobile sous le ciel pâle, passive- ment obéissante. Soudain, tout en continuant son travail, le peintre dit : —Maintenant, Marie, il faudrait donner à votre visage une expres- sion de souffrance. Et comme elle tournait un peu la tête, ne paraissant pas bien oom- prendre, il ajouta : —Supposez, par exemple, qu’une personne que vous aimez parte au loin, là-bas, et songez que vous ne la reverrez plus ! Il souriait légèremen en pronon- çant ette phrase. Il regarda en- suite la jeune fille. Et ïl fut frap- pé de l'expression de souffrance qu'accusait soudain ce visage très blanc, où les yeux semblaient en- core s’agrandir d'angoisse, où les paupières battaient, où les lévres se serraient comme pour arrêter un sanglot montant. Rapidement, en quelques touches, l’artiste fixa cette détresse d’Âme, tressaillant d’aise devant une telle sincérité d'émotion, surpris et ravi en face d’un pareil modèle. Mais voici que soudain, comme ayant fini, il levait la tête et fixait la bergère, il s'aperçut qu’entre ses paupières des larmes filtraient et coulaient lentement au long des joues. Tout ému, il s'approcha, et : —Qu'avez-vous Marie ? deman- da-t-il. —Rien, monsieur, rien ! — Ai-je donc été maladroit ! ai- je sans le vouloir réveillé une peine dormant en vous ? Elle s’essuya les yeux, fit signe que non, puis, tout de suite, ajou- ta, pour ne pas laisser deviner son secret : —Cela m'arrive parfois de pleu- rer ainsi, comme une sotte, sans sa- voir pourquoi ; excusez-moi. I] la remercia de nouveau, lui dit adieu, et il devina qu'elle pleurait encore. Egoiste, il songea seulement que c'était là une petite bergère bien sentimetitale. VI Cette dernière ébauche faite 1à fut pour André le point de départ de la célébrité. Ilen fit un tableau superbe qui lui valut une des pre mières médailles au Salon de pein- ture. Chacun fut ému devant la douloureuse expression du visage de cette bergère qui, agenouillée, regardait désespérément vers l’ho- rizon, en un décor de cauchemar. André Bessier avait donné pour ti- tre à son beau tableau : REVIENDRA-T-IL ? Il avait envoyé à Marie le petit cadeau promis, une jolie broche en or. Pendant quelques années, empor- té par le tourbillon de la vie mon- daine et de la gloire naissante, il oublia et le petit pays où il avait trouvé le sujet de son tableau, et la bergère qui lui en avait prêté la vie. Ce ne fut que cinq ans plus tard qu'il revint à Chalmessin. Tout de suite, il àlla à la ferme du Val pour remercier Marie, Il ne trouva que l'oncle, un vieux paysan courbé, au visage briqué, morne sous le ciel blème {qui lui dit, lorsqu'il se fut fait con- “naître : L JEUDI LE ] JANVIER, Ah ! monsieur, elle est morte, | notre pauvre petite 1... Morte. il .y aura trois ans aux-semaiiles pro- chaines... On n'a jamais bien su ce | qu’elle avait.…De la langueur, nous | a raconté le médecin..Mais ça ne | devrait pas faire mourir !....V a- | vait autre chose, bien sûr, autre; chose du côté du cœur !... Elle se! souvenait de vous aussi !.. lle! parlait souvent du monsieur de Pa- ris, l’artiste.,...Et, tenez ! quand elle a reçu votre cadeau, elle a été! plus heureuse que si ç’avait été une fortune !...Nous n'avons jamais su qui elle aimait. Elle ne se livrait pas, elle ne disait jamais rien... Mais quand elle est morte, aussi vrai que je m'appelle Arsène Mas- senût, je l'ai entendue, moi, mon- sieur, prononcer le nom.d’'Audré... André, qui c’est ?...Nous n'en a-! vons pas de ce nom dans nos con-| naissances. ..On ne saura donc ja-| mais le fin mot ! | Brusquement, pour ne pas laisser | | | | | . voir son émotion, le-peinutre saluait, | prenait congé, se retirait. Tout le secret douloureux de la! petite bergè présent |! Son succès, il le devait au mar- tyre admirable, à l'amour naïf et, sublime de cette humble paysanne, | pauvre flèur des champs, trop mo- | deste pour être remarquée ! | . a , , 139 | re lui était révélé à Et, bien des fois depuis, André! Bessier songea à la morte, ct ses]! lèvres murmurèrent : — Pauvre petite Marie ! i.1© bles SABIE % Eu rai et ACHE cf B.N. ROFINSON &Co,COATICOUK, QUE SOLE DWNERS FOR CANADE AXD'TIE UNITED SAIES Vegetable Tablets From A Famous Japanese Specialiet in twenty minutes. Rheumatism and Neuralzia. Re-| lieve Car Sickness and Sour Sto:-| mach, and break up a Cold in one day. | NO PAIN can exist in the body! under the influence of these WOK. DERFUL TABLETS,. à all places where medicines are kept, or from the proprietor at 25 cents a box. MONEY REFUNDED where no cure is effected. SAm- PLES together with our 16 page booklet sent FRÉE on application to B. N. Robinson & Co. 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