\ } » æ Li - sc jrs ÉLCRET 2 2 À Re CIE DE LIMPARTIAL, Proprietaire 1 24% | Fondé en 1893 par Gilbert Buote et son fils François Joseph | F. J. BUOTE, Redacteur. # Le —Q à Ja L | D ra 12 n =—— Mme. F. J. BUOTE, Assistante. Vol.2. No 45. Nouvelle Serie TIGNISH, ILE du PRINCE EDOUARD, MARDI LE [7 Mai, 1910 17 ANNEE secret était, jusqu’à nouvel ordre, la meilleure sauvegarde de son entreprise. Il l’eût gardé en- vers Mille Rémandier et la vieille Maguette, si sa ressemblance avec son aïeul ne l’eût trahi! N'était il pas d'une sagesse élémentaire, a- vant de se découvrir à cet homme, de pénétrer plus avant dans son ca- ractère et dans ses pensées, afin de deviner s’il lui serait au besoin un secours vu un obstacle ? —Je suis venu dans ce pays, dit Robert, pour étudier la contrée, en relevant les sites et me mettre en état d’en écrire l’histoire. —Ah ! vous écrivez pour vivre ? dit Bonin. —J'écris et je dessine ; j'essaie de plusieurs choses, je cherche en- core ma voie, comme on le fait d’or dinaire à mon âge. Cette histoire, que j'ai entendu raconter à l’auber- ge du Merle-Bleu, m'avait intéres- sé. C'est pourquoi j'ai pensé à ve- nir vous demander si vous y aviez bien réellement tenu le rôle qu'on vous prête. —Oui, dit le vieillard, tout est vrai : j'ai aidé à descendre le corps de la morte et le coffre. J'avais alors dix-huit ans, il y a bientôt soixante ans de cela : c'était hier. Robert éprouva une vive émotion à ces paroles. L'histoire merveil- leuse se faisait réelle, la legende s'incarnäit devant lui. Un acteur de la scène funèbre était là en sa présence. ...Le saisissement lui ser- rait la gorge et il demeura quelques instants sans pouvoir parler. Puis sa bouche s'ouvrait pour une nou- velle question, le vieillard prévint. —Inutile de me demander autre chose, mon jeune Monsieur. Je vous ai dit ce que je pouvais dire, ce que tout le monde sait. Vous u’obtiendrez de moi rien de plus. Robert sentit tous ses nerfs se contracter dans l'effort qu’il faisait pour contenir Sa passion d'en sa- voir d'avantage, et pour continuei à paraître calme alors qu 'ilétait vio- lemment troublée. Le peu de clar- té de la Chambre dissimulait, heu- reusement, l'émotion de son visage aux yeux d'ailleurs très affaiblis du vieitlard. —Et vous avez toujours à l'égard de tous ainsi gardé ce secret ? inter- rogea-t-il. — J'avais juré de ne le dévoiler qu’au marquis d' Albères : le mar- | quis d'Albères n'est pas re /enu. _—Et s'il revenait ? La voix de Robert vibra encore | en pronouçant ces derniers mots. | qu'ils m’appellent, est un être mau- De nouveau le vieillard eut un lé- ger soubresaut Sur Sa couche. Puis il secoua la tête . —Le marquis Robert, murmura- t-il, était plus âgé que moi de dix ans, Il doit reposer depuis long- temps en terre anglaise. Savez-vous, demanda le jeune homme, s’il n’a point laissé de fils ? —Des fils ?....répéta l’infirme, frappé par cette pensée... Et que m'importe, après tout ! s’ écria t-il, sa colère le repreuant, et que vous importe à vous-même ? Quel in- terrogatoire venez-vous ici me faire subir? Des marquis d’Albères, des nobles, nous n'en avons plus besoin après la Révolution faite. 11 y a, d'ailleurs, pour remplacer dans les châteaux, des riches qui valent encore moins qu'eux. C'est la nouvelle aristocratie bourgeoise dont les jours aussi sont comtés, car l'heure du peuple, qu'ils ont re tardée de plus d'un demi siécle, va gpnner enfin !.... L'infirme s'était accoudé sur son jit pour déclamer cette virulente ti- rade. Robert ne savait que penser en écoutant ce langage, qui con- trastait si étrangement avec la ma- nière respectueuse et plutôt syim- pathique dont Brutus Bonin parlait, tout à l’heure, de la Dame d’Albè- res et du marquis Robert. Mais le jeune homme s’applau- dissait de la pensée de pr:dence qui l’avait empêcher de dévoiler du premier coup son nom et son titre. Ce vieillard était véritablement ua être bizarre, représentant à l'ob- servation une psychologie étrange et compliquée qu'il convenait d’é- tudier prudamment et à loisir. Ro- bert comprenait qu'il n'avait plus à insister auprès de lui dans ce mo: ment, au sujet de ces choses du passé, et que l'essentiel était de l’a- paiser afin de se ménager pour l'a- venir la possibilité de nouvelles vi- sites. —Voilà que vous vous fâchez en- core, père Bonin, dit il, affectant toujours la même placidité. Vous n'aimez donc pas à faire un peu de couversation ? Les journées doi vent cependant vous paraître lon- gues, si vous demeurez constam ment seul dans cette chambre... —Je ne m'ennuie pas, seul, dit le vieillard d’un air sombre. Les gens du village me fuient ; ii faut bien que je sache me passer d'eux. —C'est que, sans doute, vous les ' m'intéresse beaucoup, père Bonin. accueillez mal quand ils viennent, | répliqua le jeune homme en sou- signes de fatigue, le jeune homme cette fois. |se leva en ajoutant : riant, franchement, Mais comment faites-vous donc pour vous passer de tout service ? Vous pouvez apparemment quitter par- fois ce lit et vous mouvoir un peu ? —Je le puis encore, dit l’infirme, oubliaut son irritation farouche dès qu'on faisait allusion au poignant sujet de son mal. Oui, jusqu'ici, il n’a été possible de subveuir moi- même à mes besoins, et, dans ces derniers temps, où mes douleurs de- viennent de plusen plus vives, je ne pourrai plus me lever. Alors, que faudra-t-il faire ? uu chien, pas vrai ?.... u1 péaiblement Robert. —Il ne faut pas parler ainsi, re, Bonin. le secours de Dieu. —Dieu ! s’écria l’infirme avec un ricanement. pas, vous comme les autres, ‘’vieux Jacobin’’, car c’est ainsi dit de Dieu ? — Non, père Bonin, je ne le pen- se pas, et ceux qui parlent de cette mavière le font par ignorance. Aucun homme vivant n'est ex- clu de la miséricorde divine, sil veut sculement y recourir, et nul de nous n’a le droit de condamner son semolable au fond de son coeur, L'infirme parut touché de cette parole. Il secoua la tête et il y eut dans son attitude comme un atten- drissement. —-Voyez-vous, mon jeune Mon sieur, dit il après un silence, la vie a été mauvaise pour moi. À quin ze ans, j'étais déjà garçon d'écurie, au château d’Albères, pour donner du pain à ma mère, qui était veuve et dans le besoin. Or, je me sen- tais intelligent et j'avais acquis une certaine instruction. Dans mes gaux et que le jour de l’affranchis Je me et je sement général allait luire. passionnais pour ces idées, sentais tressaillir tout ce qu'il y a- vait en moi de légitime fierté. Eu attendant, j'étais, à cause de | ma jeunesse et de mes fonctions in- fimes, le rebut et le souffre douleur des autres valets. I1 me fallut re. courir à la force physique peu com- mune dont J'étais perséutions. Quand j’eus montré à deux des plus insolents à mon é- gard la vigueur de mes poings, les autres me laissèrent à peu près tranquille. —Et pourquoi ne vous plaiguez- vous pas à la châtelaine et à ses fils ? — Est-ce qu’on sait, à cet âge-là?.. Les châtelains étaient trop haut et trop loin. Mais ces misérables dé- buts de ma vie m'’avaient rempli l'âme d'amertume, et c'est pour- quoi, un peu plus tard, je me jetai plein d'enthousiasme et d’espoir dans le mouvement révolutionnaire. Etla Révolution vous a-t-elle apporté tout ce que vous attendiez d'elle? Le vieillard secoua la tête. —C'est encore une autre singu- lière histoire, cela !.... Mais que fais-je donc de vous conter toutes ces choses anciennes ? Ce n’est pas précisément ce que vous voudriez savoir n'est-ce pas ? | ! | jeune homme, j'arrive encore, en me traîvant, à | pas de lui avec horreur ou mépris préparer ma nourriture quotidien- | comme chacun faisait, dans ce petit ne, Mais le moment approche où | Pays, à l’égard du ‘‘vieux jacobin”’- ! D'un autre côté, sa défiance et sa Me tourner misantrophie aiguë se radissaient vers la muraille et crever comme : contre cette craignaient quelque piège. Cette détresse morale impression- |tait-ce pas dans unbut perfide et pè- ou par persuasion, le secret fidèle- Tout homme en pareil- ment gardé jusqu'ici, que le touris- le situation doit accepter l’aide de |te étranger lui faisait ces insidieu- ses semblables, et surtout implorer | ses avonces ? {rit en lui même de cette fatuité d’a- | | courage. là, face à face avec la ca- | Ne pensez-vous donc longue existence, subi d'autres as- | , 2 , ‘ qu’un |sauts et déconcerté plus d’une fois [toute spontanée que lui inspirait ce Et q'ant au reste.... — Mais votre histoire personnelle Et comme l’infirme donnait des —Si vous voulez me permettre de venir quelquefois vous tenir compagnie, pendant mon séjour en ce village, nous recaus:rons de nos vieux souvenirs.... Brutus Bonin ne répondit pas tout de suite. Ilse défendait mal contre la diversion heureuse que cette visite avait apportée à sa so- litude farouche, et la sympathie qui me détourvait impression même et N'é- tenter de lui arracher par surprise celui qui se faisait appeler encore Robert Villiers. VII ADVERSAIRES EN PRESENCE Quand le banquier revint à son château féodal, après une absence plus prolongée que de coutume, le pli de son front s'était creusé. Son visage, mécontent et fatigué, por- tait l'empreinte d’un tourment in- time. Au lieu d'attirer des hôtes précocement doué, pour me soustraire à leurs] ‘comptait y dans l’aristocratique demeure, com- me il le faisait d'ordinaire quand il séjourner quelque temps, il recherchait la solitude et s’enfermait, durant de longues heu- res, dans son cabinet de travail. Celui qui aurait pu s’introd'ire se- crètement dans cet inaccessible sanctuaire aurait été frappé de l’ex- pression d'angoisse de son visage et de son attitude fébrile, dans ces mo- ments, où il ne s’imposait plus au- cuue contrainte et se laissait aller au gré de sa secrète et dévorante inquiétude. Plus que jamais, il compulsait des papiers, alignait des chiffres, faisait des combinaisons pour cher- cher à quelque problème fatidique une solution qui le fuyait. Par instants, il jetait sa plume et se pro- menait de long en large dans la we, car je suis sa seule affection |ici-bas. Que n'a t-elle pas fait et que ne ferait-elle pas encore pour |le triste frère que je suis? Elle donnerait son âme à Satan, comme les alchimistes du Moyen-Age, si toutefois elle croyait en Jui ! Ah! dame.. elle va bien effaroucher cette petite Alice avec ses idées ! Mais ce n’est pas Alice qui m'in- quiète beaucoup, présentement. Il y a pourtant, de ce côté encore, une perspective de tiraillements et d'ennuis. Mais, tante, la chose terrible, c'est cette ruine imminente qui me menace et à laquelle je ne sais comment parer. Lucrèce, avec son génie étrange et sûr, le don de divination qui est en elle, sa décision que rien ne fait reculer, Lucrèce me donnera, si je ne la trouve pas en moi-même, l’ins- piration capable de me sauver. Et puis cela me déprime d’être seul à souffrir, de ne pouvoir me confier à personne, d’être obligé de porter un masque devant tous ceux qui m’entourent. Quand elle sera là, elle, à qui l’on peut tout dire, elle qui sait tout de moi et qui est un autre moi même, elle sera le dé- vouervent, le conseil et l’appui, je sens que je me reprendrai. Allons ! je vais lui écrire une nouvelle lettre plus pressante et lui vaste salle haut voûtée, avec des mouvements de bête captive qi) ! cherche une issue. C'est que lui aussi était prison-| nier d'unesituation inexorable dont : il essayait en vain de s'évader. La ruine, déjà presque impossi- ble à conjurer, l’enserrait de toutes parts. Il voyait se lever sur lui le châtiment des riches, avides, affa- més de luxe, qui tentent longue- ment la fortune dans l’audacieux aléa d'un jeu sans frein, et que la fortune ironique et vengeresse dé- pouille un jour dans le hasard si- anistre et puéri! d’un coup de dés. Ces fortunes extraordinaires et rapides, qui n’ont pas eu l’honnête- té pour base, et qui, au lieu de s’é- difier sur le travail et l’économie, sont dues à l'agio, s’écroulent sou- vens en un instant, accablant sous leurs débris celui qui avait donné con âme pour les acquérir. Si Ré- mandier avait fait quelque marché pareil dans les heures obscures de sa vie, cela lui avait trop bien réus- si pour laisser en lui place au te- mords. Jusqu'ici, tout avait sem- blé lui sourire, et s’il avait eu des moments difficiles, il avait pu les surmonter au moyen de décisions promptes et sûres, aidées par des hasards heureux dont il avait su | Et, le vieiilard sou dolescent. Il avait, au couts de sa la violence et la ruse ! Au moment de proférer une ré- pouse désobligeante qui fermerait à jamais sa porte au jeune homme, il lui sembla qu'une clarté très dou- ce, apparue uu instant dans sa nuit morale, allait s’éteindre. Il eut peur de l’isolement, peur de la pa- ralysie imminente, peur de l’agonie solitaire dont il avait tout à l’heure évoqué l’image sinistre. Il ne se sentit pas le courage de repousser la première main humaine qui, de- puis bien des années, se tendait vers lui....cette main de jeune homme, forte et compatissante. —Revenez, s’il vous plaît, dit:il d’uu ton bourru, et comme honteux de sa Capitulation...Si cela vous amuse de venir faire la causette moments de loisir, je lisais en ca-! chette des livres de l’époque où l’on | . . | disait que tous les hommes sont é- avec un vieil ours malade comme |moi. Vous voyez la maison et vous voyez l'habitant. Et puisqu'il vous convient d'être si honnête pour.un bonhomme de révolution- | naire com ne moi, voulez-vous met tre à ma portée cette écuelle pleine de lait qui est là, tenez, sur la cré- dence ? Cela m'évitera la peine de me lever jusqu’à ce soir. Ce n'était pas une petite victoire que venait de remporter, ce jour-là, profiter. Pour relever lui-même son propre tastrophe imminente, il u’entendait pas se résigner comme un faible et s’avouer vaincu ; le banquier se rappelait certaines circonstances cù, pareil à un pilote habile, il était parvenu à remettre à flot sa barque tout près de sombre Oh ! pas lui seul, il le reconnais- sait sincèrement, mais le destin propice et celle qui toujours pour lui l'avait secondé, sa soeur Lucrè- ce....La créature qui m'a le plus aimé en ce monde, se disait le ban- quier, et pour qui je ne me suis pas | ranges, - laisser deviner une partie de la vé- | rité. Revenant vers sa table, il s’ins- talla dans son fauteuil de bureau, attira à lui une feuille de papier, saisit la Dlume..., Un coup timide, frappé à sa por- te, le fitse retourner brusquement dans un mouvement d’impatience violente. —Qui est 1à? gronda-t-il. La porte s’ouvrit doucerment et la figure gracieuse et fine d’ Alice apparut sur le seuil. —]Je vous dérange, père ? —Sans doute, fillette, tu me dé- dit-il, subitement radouci. Je suis très occupé ; voyons, que me veuix-tu ?.... — Un étranger vous demande... —Mais j'avais donné ordre au domestique de répondre que je n’y étais pour personne, ce matin | —Sans doute, père, et c’est pour- quoi Julien n'a pas osé venir lui- même vous annoncer ce visiteur. qui s'était déjà présenté en votre absence. Comme il insiste beau- coup pour vous voir, disant qu'il a à vous parier d’affaires, j'ai pris sur moi de vous prévenir.... Alice rougit vivement en ache- vant sa phrase, Quoi qu'elle n’eût proféré aucun mensonge, la dissi- mulation dont elle usait, bien mal- gré elle, à l'égard de son pè.e, la mettait mal à l’aise. Mais le banquier, trop absorbé par ses préoccupations personnel: les, ne prit pas garde à l'embarras ; de la jeune fille. Dans les paroles qu’elle venait de prononcer, un seul mot l'avait frappé : l'étranger | qui insistait pour être reçu avait à lui parler d’affaires. Peut être cet inconnue, arrivant au bon moment, envoyé par la bonne chance fidèle, allait-il lui apporter nn moyen de vaincre encoie ume fois la fortune. Fais donc venir ce monsieur, dit- il d’un air de condescendance ennu- montré reconnaissant. ... Je n'aurais pas dû la tenir ainsi éloignée de moi. Ilest vrai que je ne pouvais la faire vivre à côté de ma femme ; mais depuis que celle- ci est. morte ?...J'ai préféré être libre et seul ; puis le spectacle de sa difformité m'est pénible, et les propres de ces paysans igpares, qui disent que c’est le châtiment de Dieu sur la petite fille de Gracchus Rémaudier ! El'e a dû deviner ia répugnance sous les faux prétextes que je lui ai donrés, été blessée cruellement. et sans doute elle en a Mainte- nant que je la rappelle, elle se fait prier, c'est justice. Elle dira que j'ai seulement recours à elle aux heures difhciles....et elle aura rai- sou. Mais elle voudra tout de mê- yée. Quelques instants après, l'hôte du ‘‘Merle Bleu’ et le banquier Rémaundier se trouvaient en pré- sence ; et celui-ci, les sourcils fron- cés, interpellait avec une froideur | me faites dire que vous avez à m'en: Itreteuir d’affaires, et vous venez | tout simplement me demander l'an torisation de visiter le château ! Cette autorisation, d'ailleurs, je n’ai pas coutume de l’accorder. Robert, d'après ce qu'il avait en- tendu dire autour de lui, à l’auber- 2, du caractère altier et domina- suite à la 4ème page la chose impor- : hautaine le jeune homme, qui se tenait debout à côté de la table de travail. | Comment, Monsieur! 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