Ses gestes et même son visage me semblaient toujours quelque peu sinistre. Ses mains, que j'imaginais couvertes de sang, avaient quelque chose de bestial.) Je me demande encore aujourd'hui si mon père connaissait saint François d’Assise. Le Carême était beau. De cette même beauté qui vous fait dire d'une chanson triste qu'elle est belle puisqu'elle nous fait pleurer d‘émotions. Il était beau,parce que prometteur: Pâques ne manquait jamais ä son rendez—vous. Il était beau puisqu'il engendrait sa propre et solennelle noblesse, sa sombre ambiance de douleurs inévitables. Il nous rappelait le tragique de 1a destinée humaine et ses exigences étaient pour nous rendre plus sensibles aux besoins des autres moins égoïstes que nous l‘étions d‘habitude. Il était beau parce_qu“n_rassemblait la famille entière dans une étreinte ritualiste symbole d'une charité universelle. Il était beau puisqu‘il créait chez nous une sorte de paisible atmosphère monacale. 11 était libre puisqu'il nous fournissait plus de temps pour lire et pour écouter les autres. Le Carême était beau puisqu'aprës quarante jours ce refoulement accumulé exploserait soudainement pour remplir l'univers tout entier de sa lumière et de sa joie. A cette époque nous savions tout au fond de noussmêmes que Pâques——n‘importe quelle Pâques-— ne nous serait pas accordée sans au préalable un temps d'austérité et de purification. Après tout, que serait le mystère pascal s'il ne se distinguait clairement de tout autre mystère? Notre Pâques à nous ne risquait jamais un tel danger. Merci, chers parents, de cette insigne sagesse.