grand canot était sur la neige, dans une clairiére, et avant d’avoir eu le temps de réfléchir, Joe étais déja assis a l’avant, Paviron pendant sur le plat-bord, attendant le signal du départ. Il avoua qu’il était un peu troublé; mais Baptiste, qui passait dans le chantier, pour n’étre pas allé a la confesse depuis sept ans, ne laissa pas le temps a Joe de se débrouiller. II était a |’ar- riére, debout, et d’une voix vibrante il leur dit: — Répétez avec moi! Et ils répétérent: — Satan, roi des enfers, nous te promettons de te livrer nos ames, si d’ici a six heures, nous pronon¢gons le nom de ton maitre et le ndtre, le bon Dieu, et si nous touchons un croix dans le voyage. A cette condition, tu nous transporteras, a tra- vers les airs, au lieu ou nous voulons aller, et tu nous ramén- eras de méme au chantier. Acabris! Acabras! Acabram!...Fais- nous voyager par-dessus les montagnes. : A peine avaient-ils prononcés les dernieres paroles, qu’ils sentirent le canot s’élever dans |’air 4 une hauteur de cing ou six cents pieds. Ils étaient léger comme une plume; et au commandement de Baptiste, ils commengérent a nager comme des possédé qu’ ils étaient. Aux premiers coups d’aviron le canot s’élan¢ga dans lair comme une fléche, et c’est 1a le cas de dire, le diable les emporta. Ca leur en coupa le respire, et le poil de leur casques frissa. Ils filigrent plus vite que le vent. Pendant un quart d’heure environ, ils navigérent au-dessus de la forét, sans apercevoir autre chose que les bouquets des grands pins noirs. La nuit était superbe; et la lune, dans son plein, illuminait le firmament comme un beau soleil de midi. Il faisait un froid du tonnerre, leurs moustaches étaient couvertes de givre, mais cependant ils étaient en nage. Ca se comprend aisément, puisque c’était le diable qui les menait. Ils découvrirent bient6t une éclaircie dans le lointain, c’était la Gatineau, dont la surface glacée et polie étincelait au- dessous d’eux comme un immense mirroir. Puis, petit a petit, ils apercurent des lumiéres dans les maisons d’habitants; puis des clochers d’église qui reluisaient comme des baionnettes de soldats, quands ils font l’exercise sur le Champs-de-Mars de Montréal. Ils passérent ces clochers aussi vite que les poteaux de télégraphe quand on voyage en chemin de fer, et ils filerent, toujours commes tous les diables, sautant par-dessus les vil- lages, les foréts, les riviéres, et laissant derri¢re eux une trainée d’étincelles. C’est Baptiste, le possédé, qui gouvernait, car il connaissait la route, et ils arrivérent bient6t a la riviére des Outaouais, qu’ils suivirent pour guide pour descendre jusqu’ au lac des Deux-Montagnes. — Attendez un peu! cria Baptiste. Nous allons raser Montréal, et nous allons effrayer les coureux qui sont encore dehors a cette heure-cite. En effet, ils apergurent déja les mille lumiéres de la grande ville, et Baptiste, d’un coup d’aviron, les fit descendre a peu prés au niveau des tours de Notre-Dame. Bien qu’il fit pres de deux heures du matin, ils virent des groupes s’arréter dans les rues pour les regarder passer, mais ils volaient si vite qu’en un clin d’oeil ils laissérent loin derriére eux Montréal et ses faubourgs. Alors, Joe commenga a compter les clochers; ceux de la Longue-Pointe, de la Pointe-aux-Trembles, de Repentigny, de Saint-Sulpice, et enfin les deux fléches argen- tées de Lavaltrie, qui dominaient le vert sommet des grands pins du domaine. — Attention, vous autres! Leur cria Baptiste. Nous allons attér- rir a l’entrée du bois, dans le champ de mon parrain, Jean-Jean Gabriel, et nous nous rendrons ensuite a pied pour aller sur- prendre nos connaissances dans quelque fricot out quelque danse du voisinage. Que fut dit fut fait, et cinq minutes plus tard, leur canot reposait dans un banc de neige, a |’entrée du bois de Jean-Jean Gabriel; et ils partirent tous les huits a la file pour se rendre au village. Ce n’était pas une mince besogne, car il y avait pas de chemin battu, et ils avaient de la neige jusqu’au califourchon. Ils cachérent leur canot derriére les tas de bourdillons qui bordaient la rive, car la glace avait refoulé cette année-la. —Maintenant, répéta Baptiste, pas de bétises, les amis, et atten- tion a vos paroles! Dansons comme des perdus, mais pas un seul verre de molson ni de jamaique, vous m’entendez! Et au premier signe suivez-moi tous, car il faudra repartir sans attir- er |’attention. Pendant deux heures de temps, une danse n’attendait pas l’autre. Ses camarades, de leur cété, s’amusaient comme des lurons, et les garcons d’habitants étaient fatigués de ces hommes lorsque quatre heures sonnérent a la pendule. Joe avait cru voir Baptiste Durand s’approcher du buf- fet ol les hommes prenaient des nippes de whiskey blanc, de