À mms cmmmms e L'IMPARTIAL 1907 L’Etranger. (Par Philippe-Aubert de Gaspé, Fils) C'était le mardi gras de l’année x7**, Je revenais à Montréal, a- près cinq ans de séjour dans le Nord-Ouest. Il tombait une neige collante et, quoique le temps fût très calme, je songeai à camper de bonne heure ; j'avais un bois d'une lieue à passer, sans habitation ; et je connaissais trep bien le climat pour m'y engager à l'entrée de la nuit, (Ce fut donc avec une vraie satisfaction que j'aperçus, à l'entiée de ce bois, une petite maison, où j'entrai demander à couvert. Il n’y avait que trois personnes dans ce logis lorsque j'y entrai : un vieillard d’uve soixantaine d'eumées, sa fem- me et une jeune et jolie Gile de dix- sept à dix-huit ans, qui chaussait un bas de laine bleue dans un coin de la chambre, le dos tourné à nous, bien entendu ; en un mot, elle ache- vait sa toilette. ‘‘Tu ferais mieux de ne pas y aller, Marguerite,’ a- vait dit le père, comme je franchis sais le seuil de la porte. Il s'arrêta tout court, em me voyant et, me présentant un siège, il me dit avec politesse : ‘‘Donnez-vous la peine de vous asseoir, monsieur, vous pa- raissez fatigué. Notre femme, rince uu verre ; monsieur prendra un coup, Ça le délassera.”” Les habitants n'étaient pas aussi cossus dans ce temps là qu'ils le sont aujourd'hui ; oh ! non. La bonne femme prit un petit verre sans pied, qui servait à deux fins, savoir : à boucher la bouteille et ensuite à abreuver le monde ; puis, le passant deux ou trois fois dans le seau à boire suspendu à un crochet de bois derrière la porte, le bonhom- me me le présenta encore tout bril- lant des perles de l’ancienne liqueur, que l’eau n'avait pas entièrement détachée, et me dit : ‘‘ l'enez, mon- sieur, c’est de la franche eau-de-vie, et de la vergeuse ; on n’en boit guè. te de semblable depuis que l’An- glais à pris le pays.”" Pendant que le bonhomme me faisait des politesses, la jeune fille ajustait une fontange autour de sa coiffe de mousseline, en se mirant dans le même seau qui avait servi à rincer mon verre ; car les miroirs n étaient pas communs alors chez les habitants. Sa mère la regardait en dessous avec complaisance, tan- dis que le bonhomme paraissait peu content. ‘‘Encore une fois, dit-il, eu se relevant de devant la porte du poêle et en assujettissant sur sa pi- pe un charbon ardent d’érable, avec son couteau piombé, tu ferais mieux de ne pas y aller, Marguerite. —Ah ! voilà commé vous êtes toujours, papa ; avec vous on ne pourrait jamais s’amuser.—Mais aussi, mon vieux, dit la femme, il n'y a pas de mal, et puis José va veuir la chercher, tu ne voudrais pas qu'elle jui fit un tel affront ? Le nom de José sembia radoucir le bonhomme. —(C'est vrai, c’est vrai, dit-il en- tre ses dents ; mais promets moi toujours de me pas danser sur le mercredi des Cendres ; tn sais ce; qui est arrivé à Rose Latulipe... —Nou, non, mou père, ne crai- gnez pas ; tenez, voilà José. Et en effet, on avait entendu une | voiture ; un gaillard assez bien dé- couplé entra en sautant et en se frappant es deux pieds l'un contre l'autie, ce qui couvrit l'entrée de la chambre d’une couche de neige d'un demi-pouce d'épaisseur. José fit le galant ; et vous auriez bien ri, vous autres qui êtes si bien nippés, de le voir dans son accoutrement des dimanches : d’abord un bonnet gris lui couvrait la tête, un capot d'étoffe noir dont la taille lui des- cendait six pouces plus bas que les reins, avec une ceinture de laine de plusieurs couleurs qui lui battait ; sur les talons, et enfin une paire de culottes vertes à mitasses brodées en tavelle rouge, complétaient cette bizarre toilette. —Je erois, dit le bonhomme, que nous allons avoir un furieux temps; vous feriez mieux d’enterrer le mar- di gras avec nous. —Que craigiez-vous, père, dit José, en se tournant tout à coupet faisant claquer un beau fouet à man- che ronge et dont la mise était de ‘peau d’anguille, croyez-vous que ma guevale ne soit pas capable de nous traîner ? Il est vrai qu’elle a déjà sorti trent: cordes d'érable du bois ; mais ça n’a fait que la mettre en appétit. Le bonhomme réduit enfin au si- lence, le galaut fit embarquer sa belle dans sa catriole, sans autre chose sur la tête qu’une voiff: de , mousseline, par le temps qu’il fai- sait ;s "enveloppa dans une couver te, car il n’y avait que les gros qui eussent des robes de peau dans ce temps-là; donna un vigoureux coup de fouet à Charmante, qui partit au petit galop, et dans un instant gens et bête disparurent dans la poudrerie. — Il faut espérer qu’il ne leur ar- rivera rien de fâcheux, dit le vieil- lard, en chargeant de nouveau sa pipe, —Mais, dites-moi donc, père, ce que vous avez à craindre pour votre fille; elle va sans doute ce soir chez des gens honnètes. —Ah ! monsieur, reprit le vieil- lard, vous savez pas; c'est une vieil lehistoire, mais qui n’en est pas moins vraie! Tenez, nous allons bientôt nous mettre à table, et ie vous conterai cela en frappant la fiole. Je tiens cette histoire de mon grand-père, dit le bonhomme; et je vais vous la conter comme il me la contait lui-même: Il y avait autrefois un nommé Latulipe qui avait une fillle dont il était fou ; en effet c'était une jolie bruue que Rose Latulipe; mais elle était un peu scabreuse pour ne pas dire éventée, — Elle avait un 2- moureux nommé Gabriel Lepard, qu'elle aimait comme la pruneile de ses yeux; cependant, quand d’au- tres l'accostaient, on dit qu'elle lui en faisant passer. Hlle aimait beau! coup les divertissements, si ien qu’un jour de mardi gras, uu jour comme aujourd'hui, il y avait plus de cinquante personues assemblées chez Latulipe ; et Rose, coutre son ordinaire, quoique coquitte, avail tenu toute la soirée fidèle compa- gnie à son prétendu; c'était assez naturel ; ils Cevaient se marier à Pâques suivant. Il pouvait être on- ze beures du soir, lorsque tout à coup, au milieu d’un cotillon, on entendit une voituie s'arrêter de- vaut la porte. Plusieurs personnes coururent aux fenêtres, et frappant avec leurs poings sur les châsis, en dégagèrent la neige collée en de hors afin de voir le nouvel arrivé, car il faisait bien mauvais. Certes ! cria quelqu'un, c'est un gros ; comptes-tu, Jean, quel beau cheval noir ; comme les yeux lui flambent; on dirait, le diable m'emporte, qu’il va grimper sur la maison. Pendant ce discours, le monsieur était entré et avait demandé au maître de la) maison de se divertir un peu. C'est trop d'honneur nous faire, avait dit | Latulipe, dégreyez-vous, s’il vous plait ; nous allons faire dételer vo- tre cheval.’ L'étranger s’y refusa absolument, sous pretexte qu’une demi-heure, étant très pressé. Il Ôta ceveudant un superbe capot de chat sauvage, et parut habillé en velours ee et galonné sur tous les sens. I garda ses gants dans ses mains, et d : | mauda la permission de garder aus- si son casque, se plaignant du mal de tête. prendrait bien un coup d’eau-de vie, dit Latulipe eu lui préientant un verre. L'inconnu ft une grimace infernale eu l’alant ; car Latulipe, ayant manqué de bou teilles, avait vilé l'eau bénite de celle qu'il tenait à la maiu, et l’a- vait remplie cette liqueur. C'était bien mal au moins. — Il était beau cet étranger, si ce n'est qu'il était très bruu et avait quelque chose de sournois dans les yeux. Il s’avança vers Rose, lui prit les deux mains et lui dit : ‘‘J'espère, ma belle de- moiselle, que vous serez à moi ce soir et que nous dauserons toujours ensemble. —Certainzment, dit Rose à demi- [voix et en jetaut un coup d'œil ti- mide sur le pauvre Lépaid, qui se mordit les lèvres à en faire sortir le sang. L'inconnu n’abandonna pas Rose du reste de la soirée, en sorte que pauvre G briel, renfrogné dans un a coin, ne paraissait pas manger son avoine ce trop bon appétit. sur la chambre de bal était une| vieille et sainte femme qui, assise sur un coffre, au pied d’un lit, priait avec ferveur ; d'une main elle te- nait un chapelet, et de l’autre se frappait fréquemment la poitrine. Elle s'arrêta tout à coup, et fit si- gne à Rose qu'elle voulait lui par- ler. — Ecoute, ma fille, lui dit-elle; c'est bien mal à toi d'abandonner le bon Gabriel, ton fiancé, pour ce monsieur, Il y a quelque chose qui ne va pas bien ; car chaque fois que je prononce les saints noms de Jé- sus et de Marie, il jette sur moi des regards de fureur, Vois comme il vient de nous regarder avec des yeux éuflammé ie coière. — Allons, tantaute, dit Rose, rou- lez votre chapelet, et laissez les gens du monde s'amuser. —Que vous a dit cette vieille ra- doteuse? dit l'étranger. — Bah ! dit Rose. vous savez que les anciennes prêchent toujouts les jeuues. Minuit sonna et le maître du lo- gis voulut faire cesser la danse, ob- servant qu'il était pzu covenable de danser sur le mercredi des Cen- dres. — Encore uue petite danse, dit l'étranger. —ÜNh! oui, mom cher père, dit Rose : et la danse continua. — Vous m'avez promis, belie Ro- se, dit l'inconnu, d’être à moi tou- te la veillé; pourquoi ne seriez-vous pas à moi pour toujours? —Finissez donc, monsieur, ce u’est pas bien à vous d: vous mo- quer d’une pauvre fille d’habitant comme moi, répliqua Rose. — Je vous jure, que rien n’est plus sérieux que ce que je vous propose, dites oui seulement, et rien ne pourra nous séparer à l'ave- venir. — Mais, monsieur !... et elle jeta uu coup d'œul sur le malheureux Lepard. —J'entends, dit l'étranger d’un air hautain, vous aimez ce Gabriei ? ainsi n’en parlons plus. —Oh ! oui... je l’aime... je l'ai aimé... mais tenez, vous autres gros messieurs, vous êtes si enjô- leurs de filles, que je ne puis m'y fier. , Quoi l belle Rose, vous me croiriez capable de ;vous tromper ? s’écria l’inconnu. Je vous jure par ce que j'ai de plus sacré... par... — Où ! non, ne jurez pas ;j- vous crois, dit la pauvre fille ; mais mon père n’y consentira peut-être pas. —Votre père, dit l'étranger avec un sourire amer ; dites que vous êtes à moi et je me charge du reste, —Eh bien ! oui, répondit-elle. Donnez-moi votre main, dit-il, comme sceau de votre promesse. L'infortunée Rose lui présenta la main, qu’elle retira aussitôt en poussant un petit cri de douleur ; car elle s’était senti piquer ; elle devint pâle comme une morte et, prétendant un mal subit, elle aban- donna la danse. Denx jeunes ma- quiguous rentraient dans cet instant, d'un air effaré, et prenant Latulipe à part, ils lui dirent : — Nous venons de dehors exatm- iner le cheval de ce monsieur ; croiriez-vo1s que toute la niege est fondue autour de jui, et que ses pieds portent sur la terre ? Latulipe vérifia ce rapport et pa- rut d'autant plus'saisi d'épouvante, qu'ayant remarqué tout à coup la pâleur de sa fille auparavant, il avant obtenu d'elle un demi-aveu de ce qui s'était passé entre elle et l'inconnu. La consternation se ré- pandit bien vite dansle bal ; on chuchotait et les prièr: seules de Latulipe empêchaient les convives de se retirer. L'étranger, paraissant indifférent à tout ce qui se passait autour de lui, continuait ses galanteries au- près de Rose et tout e1 lui présen- tant un superbe collier en perles et en or : —Otez votre collier de verre, belle Rose, et acceptez pour, l’amour de moi, ce collier de vraies perles. Or, à ce collier de verre pendait une petite croix, et la pauvre fille refusait de l’ôter. Cependant une aut'e scène se passait au presbytère C-: la parcisse, où le vieux curé, agenouillé depuis neùüf heures du soir, ne cessait d’in- Dans un petit cabinet qui donnait voquer Lieu, le priant de pardon- ner les péchés que commettaient ses paroissiens dans cette nuit de dés- ordre, le mardi gras.— Le saint vieillard s'était endormi en priant avec ferveur,et était enseveli, de- puis une heure, dans un profond sorumeil, lorsque s’éveillant tout à coup, il courut à son domestique, en lui criant : ‘‘ Ambroise, mon cher Ambroise, lève-toi, et attelle vite ma jument, Au nom deDieu, at- telle vite. Je te ferai présent d'un mois, de deux mois, de six mois de gages. —Qu'y atil, monsieur? cria Ambroise, qui connaissait le zèle du charitable curé : y at-il quel- qu’un en danger de mort ? — En danger de mort ! répéta le cuié ; plus que cela, mon cher Am- broise : une âme en danger de son salut éteruel. Attelle, attelle promp- tement. Au bout de cinq minutes, le curé était sur le chemin qui conduisaie à la demeure de Latulipe et, malgré le temps affreux qu'il faisait, avan- çait avec une rapidité incroyable ; c'était, voyez-vous, sainte Rose qui aplanissait la route. Il était temps que le curé arrivât: l'inconnu en tirant sur le fil Àu col- lier l'avait rempu, et se préparait à saisir la pauvre Rose, lorsque le curé, prompt comme l'éclair, l’a- vait prévenu en passant <on étole autour du cou de la june fille et, la serrant contre sa poitrine où il avait reçu son Dieu le matin, s’é- cria d'une voix tonnante : —Que fais-tu ici, pagne ‘À parmi des chrétiens ? Les assistants étaient tombés “à genoux à ce terrible spectacle, et sanglotaient en voyant leurs vénér- able pasteur, qui leur avait tou- jours paru si timide et si faible, maintenant si fort et si courageux, face à face avec l'ennemi de Dieu et des hommes. —-Je ne reconnais pas pour chré- tiens, répliqua Lucifer en roulant des yeux ensanglantés, ceux qui, par mépris de votre religion, pas- sent à danser, à boire et à se diver- tir, des jours consacrés à la péni- tence par vos précentes maudits ; d’ailieurs, cette jeune fille s’est donnée à moi, et le sang qui a coulé de sa main est ie sceau qui me l'at- tache pour toujours. —Retire-toi, Satan, s'écria le curé, en lui frappant ;le visage de son étole, et en prononçant des mots latins que personne ne put comprendre. Le diable disparut aussitôt avec un bruit épouvanta- ble, en laissant une odeur de soufre qui pensa suffoquer l'assemblée. Le bon curé, s'agenouillant alors, prononça uue fervente prière en tenant toujours la malheureuse Rose, qui avait perdu connaissance, collée sur son sein, et tousy ré- pondirent par de nouveaux souDirs et par des gémissements. —Où est-il ? où est-il ? s’écria la pauvre fille en recouvrant l'usage de ses sens.— JILest disparu, s'é-| ria-t on de toutes parts.—Oh ! mon père ! mou père ! ne m’abandonnez pas ! s'écria Rose, en se traînant aux pieds de son vénérable pasteur; emmenez moi avec vous... Vous seul pouvez me protéger... Je me suis-donnée à lui... Je crains tou- jours qu'il ne revienne... Un cou vent !—Eh bien, pauvre brebis égarée et maintenaut repenlante, | lui dit le vénérable pasteur, venez chez moi, je veillerai sur vous, je vous entourerai de saintes reliques, et si votre vocation est sincère, comme je n‘en doute pas après cet- te terrible épreuve, veus renoncerez | à ce monde qui vous a été si fu- nestz2. | Cinq ans après, la cloche du cou- vent de... avait annoncé depuis deux jours qu'une religieuse, de trois ans de profession seulements, avait rejoint son époux céleste, et une foule de curieux s'étaient re- unis dans l'église, de grand matin, pour assister à ses funérailles. Tandis que chacun assistait à cette cérémonie lugubre avec là légèrete des gens du monde, trois personnes paraissaieut wavré:s de douleur : un vieux prêtre agenouillé dans le sanctvaire priait avec éferveur, un vieillard dans la nef déplorait en L {sanglotant la mort d'une fille uni-| que, et un jeune houme, en habit} de deuil faisait ses derniers adieux à celle qui fut autrefois sa fiancée la malheureuse Rose Latulipe. 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